Xrumer: les liaisons fatales

Xrumer me casse les pieds

Xrumer est un sacré logiciel qui m’ennuie beaucoup. Il me met une pagaille pas possible dans un forum associatif que je gère, m’obligeant à  valider manuellement les inscriptions, ce qui me donne du travail supplémentaire; du travail de fourmi que j’exècre au plus haut point.

Suite à  mes déboires, je me suis donc penché un peu plus sur ce sinistre logiciel, par la force des choses. C’était il y a quelques mois, au cours duquel j’échangeais régulièrement avec l’un de mes correspondants Estoniens qui m’avait tuyauté sur le botnet Storm.

Mon correspondant, appelons le Piotr, connaissait bien la bête car il l’utilisait fréquemment. Il me l’avait longuement recommandé, mais je ne l’ai jamais acheté, préférant développer à  la main mes machines infernales. Et puis les problèmes avec mon forum m’avaient aussi un peu échaudé.

Un jour où nous échangions, il me dit qu’il a quelques soucis avec le monstre et que, « Nibdon » comme ils disent en Estonien, le site web qui le distribue (www.botmasternet.com) n’est plus accessible et qu’il se retrouve dans la galère, surtout au prix où il a payé sa licence (plus de $500). Un peu amusé par la situation, je me dis que Piotr fait surement parti des spammeurs qui ont inondé mon forum mais, bon prince ou déformation professionnelle, je décide de jeter un œil au problème.

La Russian connection

Le site était hébergé à  l’adresse 95.169.190.220, et ne répondait plus. J’en profite pour lancer quelques tests avec certain de mes outils et je tombe sur les données administratives du réseau. Cette adresse fait partie du réseau 95.169.190.0/23 qui appartient à  un certain Ivan Gladenko de la société Keyweb.de.

Ces messieurs font partie des fournisseurs qui ne sont pas très regardants sur leurs conditions générales d’utilisation. Au programme des clients: spams, faux codecs, arnaque financière (HYIP) et d’autres choses que je préfère taire. De plus en plus intéressé par eux, je vais même jusqu’à  découvrir qu’ils hébergent deux serveurs de contrôle du botnet Zeus !

Bon finalement, c’est tout de même dans la logique des choses que Xrumer soit hébergé plutôt chez ce type de société plutôt qu’au Vatican. Suite à  ce sympathique moment, Piotr me dira que le site a tout simplement été migré chez un autre prestataire et qu’il fonctionne bien désormais.

Un autre prestataire ? Mais qui donc cette fois-ci ? Allons-nous passer de Al Capone à  mère Thérésa ? Jetons un œil si vous le voulez bien.

Le retour de la Russian connection

Tout d’abord, j’apprends qu’il faut faire soit même la résolution DNS, c’est à  dire coder un fichier hosts sur sa machine; pas bien pratique tout cela, mais passons. Voici donc la nouvelle adresse du site de Xrumer: 188.72.244.95.

Cette adresse appartient à  la plage 188.72.244.64 – 188.72.244.127, dirigé par un certain Alexey Terentyev de nkvdteam.ru.

Le Ripe nous apprend que ce bloc d’adresses est en fait routé par la société Netdirekt, récemment rachetée par Leasweb, un gros fournisseur néerlandais. La société Netdirekt a également un très lourd passif en matière de petits ennuis, pour rester courtois.

Tout en bas de la page, vous prêterez une attention toute particulière à  l’un de leur turbulent client Rustelekom qui ressemble étrangement à  la tentaculaire mais néanmoins défunte Russian Business Network.

En clair les concepteurs de Xrumer utilisent les infrastructures « underground » habituelles qui leur permettent de ne pas être trop inquiétés dans leurs petites affaires, mais pas seulement.

L’envers du décor

Il y a environ un mois, je discutais via IRC avec Piotr alors qu’il était en « plein travail » avec Xrumer, et c’est là  que j’ai été pris d’un petit soupçon que j’ai eu envie de vérifier. Je lui ai donc demandé si je pouvais me connecter sur son serveur dédié que je puisse admirer « la bête dans ses œuvres » (Création de 500 liens à  la minute).

Il a accepté mais à  condition que « Nibdon », je ne casse rien parce que c’est quand même de son gagne-pain que nous parlons.
Je me suis donc connecté et à  l’aide de Windump, j’ai discrètement lancé une capture réseau du trafic généré par Xrumer.

La première chose que j’ai trouvé étrange est la grande fréquence de requêtes ICMP envoyées par le serveur. Le protocole ICMP est un protocole de service utilisé par exemple par les commandes ping et traceroute. (tracert sous Windows). On l’utilise normalement pour signaler un problème ou pour véhiculer des messages de contrôle. Dans notre cas, j’ai pu compter jusqu’à  10 requêtes ICMP par minute, ce qui est absolument anormal lors d’une utilisation conventionnelle d’un service réseau. J’ai demandé à  Piotr si l’on pouvait arrêter temporairement Xrumer, et lorsqu’il l’a fait, les requêtes ICMP ont disparu. C’est donc bien ce logiciel qui est à  l’origine de ce type de trafic réseau. A noter que toutes ces requêtes étaient toujours envoyées dans la même direction: une machine hébergée par groatcoats.com (Site web indisponible).

La deuxième chose que j’ai constaté est la taille du paquet ICMP. Alors que celle-ci est généralement de l’ordre de quelques octets, là  le paquet faisait plusieurs kilos-octets, de quoi transporter un certain nombre d’informations. Cela m’a rappelé une expérience que j’avais faite il y a quelques années pour contourner un IDS. L’idée était que comme la plupart du trafic conventionnel (Web, mail, etc.) était étroitement surveillé, il fallait faire preuve de beaucoup de subtilité pour arriver à  faire entrer ou sortir de l’information située au delà  du système de protection d’une entreprise. J’ai trouvé la solution en camouflant des données dans une requête d’apparence complétement anodine: le ping qui fonctionne au moyen de deux paquets ICMP ¨: ECHO_REQUEST et ECHO_REPLY. Outre l’entête traditionnelle (source, destination, type, checksum), ce paquet comporte un « payload » (cargaison) pas franchement normalisée. C’est donc dans cette cargaison que j’ai pu insérer mes informations au nez et à  la barbe de l’IDS grâce à  un petit programme écrit en C.

Pour en revenir avec cette caractéristique de Xrumer, je n’ai pas su décoder le contenu du paquet. Le mystère reste total, mais il y a pour ma part 3 à  4 kilos en trop dans ce type de requête lorsque l’on fait fonctionner Xrumer.

Et la dernière chose qui m’a également semblé bizarre dans mon analyse, c’est le nombre absolument incroyable de connexions TCP sortantes. Faites un test, lancez un blast sous Xrumer, ouvrez une ligne de commande (cmd) et tapez la commande suivante:

netstat -an

La première colonne indique le protocole (tcp ou udp), la seconde est l’adresse IP émettrice, la troisième l’adresse de destination munie de son type d’application (le port dans le cadre de tcp) et la dernière représente l’état de la connexion (à‰tablie, finie, etc.). Vous isolez le trafic Web en repérant les adresses de destination se terminant par :80. Si vous avez plus de 10 connexions simultanées, cela revient à  dire que vous êtes sans doute en train de lancer un DDOS contre une victime !

C’est là  une de mes interrogations: est-ce que Xrumer ne profite pas de ses blasts pour lancer peut-être des attaques simultanées contre des sites Web ? Après tout cela passerait complétement inaperçu: si la machine est chargée, et croyez-moi lors d’un DDOS, elle l’est, après tout cela reste une situation qui semble normale, surtout lorsque l’on crée 500 liens à  la minute.

En conclusion mon analyse ne prouve rien certes, mais la chose qui est certaine c’est que personnellement, je refuserai toujours d’installer ce type de logiciel sur ma propre machine.

Georgie: récit d’une cyber-attaque

Au cours de l’été 2008, la Russie a déclenché une opération militaire contre le Géorgie ; cette attaque a, elle-même, été précédée par de vastes cyber-attaques destinées à  perturber et à  mettre à  genou les infrastructures critiques gouvernementales et civiles de la Géorgie. A l’aube de l’invasion Russe, ces attaques ont bloqué une bonne partie du cyberespace Géorgien. Elles ont également permis le franchissement d’une étape supplémentaire dans l’art de la guerre : en effet, pour la première fois dans l’histoire des batailles, une invasion terrestre a été précédée d’une offensive électronique d’une ampleur gigantesque. Ces événements doivent être perçus comme des études de cas pour les stratèges militaires et au même moment, ils permettent de mettre en avant toutes les capacités offensives de groupes criminels sur Internet.

L’histoire a été largement relayée par les médias et pendant un temps il a été suggéré que la cyber-attaque était le fruit d’opérations perpétrées par des hackers patriotiques. Cependant cette attaque, de par son ampleur, sa coordination et son très haut degré de sophistication ne peut vraisemblablement pas voir son origine uniquement dans les actes de hackers indépendants. Plusieurs experts en sécurité informatique ont accusé Moscou d’être derrière ces agissements. Au vue de l’intensité de ces attaques, seul un état aurait été capable de mener à  bien ce type d’opération.

Le début du 21eme siècle voit les cyber-attaques se développer à  vive allure. Les hautes technologies et les compétences en ligne sont désormais à  vendre et ce n’est pas les clients qui manquent : du particulier aux sociétés commerciales, en passant par les organisations terroristes, une cyber-attaque peut déstabiliser un concurrent ou un adversaire et même mettre en péril toute l’organisation économique d’un pays.

Au cours du printemps 2007, le système informatique gouvernemental Estonien a été la victime d’une violente attaque déclenchée par des cyber-terroristes suite à  la décision d’officiels Estoniens de déplacer dans un cimetière militaire de Tallinn, la statue d’un soldat de l’armée rouge mort en combattant les Nazis. Cette décision fut l’objet de nombreuses protestations au sein de la minorité Russe d’Estonie. Suite à  cela, une vaste attaque à  base de déni de service a été déclenchée contre les réseaux gouvernementaux Estoniens. Les attaquants ont bombardé d’innombrables requêtes l’infrastructure Estonienne, bloquant d’innocents utilisateurs et mettant en évidence toute la vulnérabilité du système d’information du pays. Les experts ont estimé que l’assaut avait eu de graves conséquences auprès des banques et des aéroports.

En aout 2008, la Géorgie a été également la victime d’une cyber-attaque massive. Le déni de service a débuté alors même que la Russie envahissait la Géorgie et a continué après que le Kremlin eut annoncé qu’il mettait un terme aux hostilités.

Le 20 juillet, la fondation Shadowserver publia un article sur l’attaque dont fut victime le site web du Président de la Géorgie. « Depuis plus de 24 heures, le site web du président Géorgien Mikhail Saakashvili est indisponible suite à  un important déni de service. Le site a été attaqué samedi matin (heure Géorgienne). Nous avons pu observer au moins un serveur Command and Control (C&C) frappant le site au moyen d’attaques simultanées. Le serveur C&C a ordonné à  ses bots d’attaquer le site web en l’inondant de requêtes TCP, ICMP et http. »

Le 21 juillet, le site Computerworld écrit, « Au cours du week-end, le site web du président de la Géorgie a été mis hors service par un déni de service, il s’agit d’une attaque de plus dans la longue série des cyber-attaques contre les pays ayant des frictions politiques avec la Russie. »

Le 12 aout, le quotidien New-York Times cite: «Quelques semaines avant que les bombes ne tombent sur la Géorgie, un chercheur en sécurité originaire du Massachusetts a pu observer une attaque du pays dans son cyberespace. »

L’invasion de la Géorgie par la Russie a été précédée d’une cyber-attaque sur les infrastructures Internet de la Géorgie. A partir du 7 aout, soit un jour avant que ne commence l’invasion Russe, un nombre important de serveurs Internet Georgien ont été saisis et placés sous contrôle étranger. Au même instant, la plupart du trafic Internet Géorgien et de ses accès ont également été détournés.

Le piratage du site web du président Mikheil Saakashvili (les photos de ce dernier ont été remplacées par des effigies d’Adolf Hitler) a été la phase initiale du lancement de l’attaque. S’ensuivirent alors de larges dénis de service contre le site, empêchant ainsi le gouvernement Géorgien de communiquer vers sa population et les média internationaux durant cette phase critique.

Après analyse, il s’avère que ces dénis de services n’ont pas été seulement orchestrés de façon traditionnelle via un serveur C&C commandant son botnet, mais bien par de simples injections SQL envoyées sur les serveurs vulnérables. L’avantage est certain : il n’est pas nécessaire de disposer d’un grand nombre de machines zombie, une seule machine suffit pour mettre à  genou un serveur.

L’assaut contre le cyberespace Géorgien pourrait avoir été en partie coordonné par la tristement célèbre organisation criminelle Russian Business Network (RBN) qui aurait orchestré un cyber blocus afin de rerouter tout le trafic Internet Géorgien vers la Russie ; cette action a eu comme conséquence de priver la Géorgie de son indépendance Internet.
Des ordinateurs Georgien ont pu constater qu’une attaque était effectivement en cours et que tout le trafic était rerouté.

Deux traceroutes en direction du site des affaires étrangères Géorgien ont montré que :
1 « “ la route USA « “ Géorgie était bloquée depuis TTnet Turquie
2 « “ la route Ukraine « “ Géorgie était accessible mais très lente; de plus la page du site gouvernemental était fabriquée de toute pièce et redirigée via l’opérateur Bryansk.ru

D’autres analyses des sites web gouvernementaux, tel que celui du ministre de la défense ainsi que celui du Président ont montré
o Que la route USA « “ Géorgie était bloquée depuis TTnet Turquie
o Que la route Ukraine « “ Géorgie était également bloquée toujours depuis TTnet Turquie.

En examinant les routes Internet avant et après le début la guerre, il est clair que celles-ci ont été modifiées soit légalement soit illégalement, de sorte que le trafic Internet Géorgien soit bloqué, en entrée et en sortie. Certains de ces accès pourraient être directement sous le contrôle de la Russian Business Network (RBN) : AS8342 RTCOMM (Ru), AS12389 ROSTELECOM (Ru), et surtout AS9121 TTNet (Tk). (Les AS sont des ensembles de réseaux IP sous le contrôle d’une seule et même entité). L’appartenance d’un réseau à  la RBN est toutefois toujours très difficile à  démontrer dans le sens où cette dernière n’a pas d’existence propre. Pour tracer le champ d’activité de la RBN, on s’efforce de faire des recoupements entre les spams, les sites web et les whois.

Tous ces actes ont demandé une action coordonnée, avec on peut l’imaginer, un état-major, et des généraux qui planifient et envoient leurs soldats. Toutes les attaques ont été menées depuis deux forums de hackers Russes : stopgeorgia.ru (et sa redirection stopgeorgia.info) ainsi que xakep.ru (hacker.ru)

Le forum Stopgeorgia.ru fournissait aux hackers des outils d’attaques contre la Géorgie, mais pas seulement; en fait, c’est tout un processus quasi militaire qui y était organisé : recrutement des nouveaux, endoctrinement, choix des cibles potentielles, livraison des « armes » (scripts et malwares), planification et finalement déclenchement des attaques. Ce forum pourrait avoir été sous la coupe de la RBN au travers d’un de leur gestionnaire de nom de domaine, Estdomain connu pour la conception de faux antivirus et spywares. Stopgeorgia.ru est désormais désactivé et le domaine a été racheté par un indien anonyme.

Dans les jours qui ont suivi le début des hostilités, la guerre de l’information pris un autre tournant sous la forme d’une importante campagne de spam: un message en provenance de la BBC qui affirmait que le président de la Géorgie était homosexuel avec bien entendu, une preuve à  l’appui : une vidéo à  télécharger. Lorsque la victime cliquait sur le lien, elle téléchargeait un virus « name.avi.exe » depuis l’adresse 79.135.167.49

Parmi tous ces épisodes, le nom de la RBN revient à  plusieurs reprises. Cette organisation cybercriminelle est dirigée par Alexandr A. Boykov ainsi qu’un spammeur notoire de Saint Petersbourg appelé Andrey Smirnov.

L’attaque DDOS de juillet émanait de deux serveurs C&C : bizus-kokovs.cc (207.10.234.244) et ns1.guagaga.net (79.135.167.22), une adresse appartenant au réseau turc sistemnet.com.tr, classé au top 10 des pires spammeurs au monde. Vous noterez également que le spam contenant la fausse vidéo provenait de l’adresse 79.135.167.49. Le nom de Mr Boykov est connecté à  celui de Sistemnet de par des opérations conjointes de spam de pharmacie. Il possède le réseau IP 81.222.137.0/24 que l’on retrouve régulièrement associé au réseau turc dans les blacklists.

Par déduction, on peut donc conclure que la RBN a été un moment ou un autre impliquée dans le conflit. Mais en restant tout à  fait objectif, on pourrait nuancer les propos en disant qu’ au moins les infrastructures de la RBN ont été utilisées au cours des hostilités.

La dernière attaque majeure s’est déroulée le 27 aout. Dans l’après-midi du 27 aout, vers 16h15, une attaque massive a été déclenchée contre le site du ministre des affaires étrangères. L’attaque a connu un pic à  0.5 million de paquets par second, et l’on a pu mesurer entre 200 et 250 Mb de bande passante consommée.

L’attaque consistait principalement en des requêtes http envoyées sur le site http://mfa.gov.ge. Ces requêtes étaient accompagnées de paramètres générés aléatoirement destinés à  saturer le serveur. La première vague a beaucoup perturbé les services web qui ont d’abord été ralentis puis ont cessé de fonctionner. Ceci est dà» à  la surcharge occasionnée par l’amplitude de ces requêtes.

Après cela, aucune autre attaque majeures n’a pu être constatée ; il n’est toutefois pas exclu que des attaques mineures sont toujours en cours mais elles sont difficilement perceptibles et pourraient être contrôlées par des civils.

En conclusion la cyber-attaque n’a eu finalement qu’un impact limité sur la Géorgie, dans le sens où son organisation est assez peu dépendante des technologies de l’information. Des pays comme la Scandinavie et surtout les Etats-Unis auraient beaucoup plus à  craindre de ce genre d’attaque. Il a été un moment affirmé que le gouvernement Russe était impliqué dans cet épisode de la guerre, car celle-ci avait été si bien orchestrée que son organisation supposait la participation du gouvernement. Ceci a été démenti par un rapport d’experts indépendants appelé Grey Goose que réfutent toujours les autorités Géorgiennes. Maintenant, encore une fois l’ombre de la sinistre RBN flotte sur un champ de bataille heureusement dépourvu de cadavres.