Spam, partnerka et Tianeptine

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Il est 2h30 du matin, je suis étendu là, gisant dans cette sordide rue d’Aleksandrovskaya. J’ai froid, il pleuvine , et comme d’habitude, je suis raide défoncé. J’ai toujours eu un problème avec la drogue, et avec le temps, j’ai appris à me résigner sur le fait qu’elle finira bien par m’avoir, tout comme elle a déjà emporté mon jeune frère Pyotr, à seulement 22 ans. Ce n’est plus qu’une question de quelques années maintenant. Deux, voir trois ans à la rigueur, mais certainement pas au delà: je vais mourir, c’est certain. En ce moment, je carbure à un tout nouveau truc, la Tianeptine. C’est une bien belle cochonnerie, mais cela m’aide à supporter ce terrible mal être que j’ai toujours ressenti au plus profond de moi même.

Je m’appelle Arkady, j’ai bientôt 28 ans, je suis Russe, junkie de mon état et accessoirement professionnel de tout ce qui se fait de pire en matière d’Internet.

D’aussi loin que je me rappelle de ma jeunesse, j’ai toujours eu un faible pour le cinéma Italo-Americain de Scorsese, De Palma et surtout Copola. Ce sont certainement ces réalisateurs qui ont donné toute leur lettre de noblesse aux bandits de la Cosa Nostra. Mais je ne peux m’empêcher de penser que s’ils avaient su tout ce que nous sommes désormais capables de faire, nous autres Bratva, alors Robert de Niro aurait certainement pû jouer Flyman, le mystérieux leader de la Russian Business Network.

Car nous sommes désormais des gens riches et puissants, et ce grâce à cette fabuleuse mine d’or qui s’appelle l’Internet. Cela fait maintenant plus de 8 ans que ma vie a été transformée par le e-eldorado. Je n’étais alors qu’un minable étudiant en informatique, épuisé par les milliers de lignes de code Cobol et C données par mes professeurs de l’ETU, l’université de  Saint Petersbourg. Mais après les cours, le pitoyable Arkady commençait à faire ses armes sur la toile au commande de quelques puissants systèmes Unix, généreusement « prêtés » par son université. J’étais encore pauvre, incapable de me payer ne fut-ce qu’une simple connexion RTC; heureusement que j’avais à ma disposition mon accès universitaire qui m’a ouvert à peu près toutes les portes de la criminalité informatique mondiale. Dieu bénisse la Sainte Russie.

Car j’ai vite découvert que dans cet endroit sans frontière, la fortune n’était qu’à deux doigts, ceux que j’utilisais au début pour communiquer et créer ce qui allait devenir mon véritable empire.

J’ai commencé comme tout le monde: par le spam. Avec un script de ma composition, s’appuyant sur des relais ouverts trouvés dans les groupes de discussion, j’étais capable d’envoyer des dizaines de milliers d’emails par jour sur toute la planète. La promotion, c’était bien entendu ce qu’il y avait de plus simple: du porno. Je faisais entre une à dix conversions par jour, ce qui pouvait me rapportait jusqu’à $100 quotidiennement; pour un petit étudiant fauché comme moi, c’était l’Amérique ! Cette histoire a duré quelques mois jusqu’au jour ou toute une partie du bloc IP de mon université a été blacklistée par Spamhaus. Les deux administrateurs réseaux de l’école étaient de vieux fonctionnaires de l’époque soviétique qui n’avaient jamais prêté attention à « mes activités ». Mais cette fois-ci, c’était différent, au vue de la gravité de la situation: la plupart des mails de l’université était systématiquement rejetée. Je suis passé en conseil de discipline et ce n’est que de justesse que je n’ai pas été renvoyé.

Quelque part grisé par mon « exploit » et aussi par le bon filon, j’ai néanmoins continué depuis chez moi via ma toute nouvelle et très couteuse ligne RTC. Mais mon expérience universitaire m’avait appris à être prudent: afin de brouiller les pistes, je multipliais les relais ouverts, et aussi changeais régulièrement mon adresse IP en redémarrant mon modem analogique. Le problème, c’est que j’y ai beaucoup perdu en terme de performances. Passer d’une connexion T1 à un simple RTC à 33kb, pas fiable de surcroit, mes conversions ont chuté dramatiquement: il y avait même des jours où je ne gagnais pas d’argent !

C’est aussi à cette époque que je me suis diversifié vers le spam via les failles des formulaires mail: plus discret, et plus fiable, j’ai réussi quelques bons coups avec cette technique. Et parallèlement, c’est aussi à ce moment que je me suis mis à fumer beaucoup de marijuana essentiellement chez moi.

Un jour, alors que j’étais en plein « travail » (ma dose de spam quotidienne, agrémenté d’un bon joint), un magnifique BSoD a magistralement planté mon ordinateur. Après quelques heures passées à réparer les quelques dégats constatés, j’ai découvert quelque chose qui allait changer radicalement ma conception de faire des affaires sur Internet: j’avais été contaminé par un ver.

Cette histoire m’a fait longuement cogité, et ce pendant plusieurs nuits. Mon business n’allait pas très bien, essentiellement à cause du débit largement insuffisant de ma connexion et des précautions dont je m’étais entouré. Et voilà qu’un programme informatique pénètre sur mon PC, et commence à utiliser mes précieuses ressources, déjà bien limitées. Je me suis alors dit que je tenais là certainement la solution à mon problème de performance: il fallait que j’aille chercher ailleurs ce que j’étais pour l’heure incapable de fournir.

Mon idée était toute simple: j’allais développer un cheval de Troie qui une fois installé, me permettrait d’envoyer mes spams en profitant de la connexion de ma « victime ». J’ai mis deux mois pour développer mon parfait petit système. Celui se présentait sous forme d’un simple processus Windows qui prenait ses directives via un canal IRC dissimulé. Je pouvais envoyer des spams et aussi mettre à jour le programme à distance. Mon cheval n’était pas un ver, un système capable de s’autorepliquer, il fallait qu’il soit exécuté pour pouvoir être installé. J’ai utilisé le P2P ainsi que les canaux warez pour propager ma création. En le dissimulant par exemple dans un générateur de clé ou un crack, j’ai rapidement pu disposer de plusieurs centaines de machines « infectées », essentiellement basées en Europe ou aux Etats-Unis et pourvues de connexions DSL. C’est là que j’ai fait un malheur ! J’étais capable d’envoyer des dizaines de milliers d’emails par jour, avec bien entendu toutes les retombées financières qui vont avec. En ce mémorable 8 mai 2002, j’ai réussi à gagner $2203 en une seule journée, grâce à une performante affiliation pornographique dont j’avais réussi à avoir l’exclusivité via une de mes Partnerka.

A ce sujet, je pense avoir eu beaucoup de chances dans ma vie. Car on ne rentre pas comme cela dans une Partnerka, nos plateformes d’affiliation en Russie. Contrairement à celles que l’on voit en Europe, nos Partnerka ont beaucoup moins pignon sur rue; elles sont discrètes, et il faut montrer patte blanche pour pouvoir espérer un jour y rentrer. Pour ma part, cela a commencé en fréquentant un forum de Webmasters de chez nous. On savait tous qu’il y avait des gens des Partnerka parmi les membres, mais la plupart du temps, ils n’intervenaient que très rarement. On les reconnaissait à leur signature et leur manière unique de communiquer: l’ICQ. Il était inutile de leur envoyer un MP, ils ne répondaient que très rarement, voir même ils finissaient par filtrer les plus insistants d’entre nous. Certains des nôtres avaient fini par rentrer chez eux, mais ils restaient discret sur ce qu’ils faisaient et nous affirmaient toutefois que « cela valait le coup mais qu’il fallait faire ses preuves ».

A la longue, j’ai fini par tisser des liens avec un type que j’ai beaucoup aidé en PHP, un certain Voevoda666, Venyamin de son vrai nom. Or celui-ci avait déjà réussi à rentrer chez Topsold2.ru, une Partnerka montante. Il m’a parrainé et j’ai été accepté après avoir discuté au téléphone avec leur AM (Gestionnaire de comptes), un Arménien du nom de Vardan. Au fil des années, je suis resté en contact avec Vardan. Nous sommes d’ailleurs devenus assez proches, et il est sans conteste, le rare ami que je n’ai jamais eu dans le « business ». Car Vardan m’a beaucoup aidé, de par ses étroites relations et aussi de son implication dans le monde des Partnerka. Le jour où il quittait Topsold2.ru pour créer sa propre Partnerka, j’ai été son premier affilié. Et c’est aussi lui qui m’a initié à la coke :-]

Les années qui suivirent ont vu la professionnalisation de mes activités sur Internet: je suis devenu rapidement un spécialiste pour faire de l’argent par tous les moyens possible et inimaginable. J’ai touché à tout et pratiquement tout fait: à coup de Xrumer, je suis devenu un spammeur chimique grâce à l’obscur Canadian Pharmacy. J’ai installé des dizaines de milliers de faux Codecs, antivirus, spywares. Vendu des fausses montres et évidemment trempé dans les juteux marchés du casino, des rencontres, et bien entendu continué comme pas un dans le porno. Je dois dire que Vardan y est aussi pour beaucoup dans ma réussite, il avait toujours le chic pour me trouver un bon produit à promouvoir. En bref, c’est essentiellement grâce à sa Partnerka que je suis devenu riche avec des revenus qui pouvaient atteindre plus de $20000 par mois.

Les moyens pour y arriver sont simples: du volume, de l’industrialisation et même de la sous-traitance. J’ai continué à spammer de plus belle par mail; grâce à un très gros travail d’automatisation, je suis arrivé au chiffre astronomique de 700000 mails envoyés par jour. J’ai aussi utilisé toute la panoplie du Blackhateur en herbe, comme Xrumer, Scrapebox, Senuke. Mais jouer à cache-cache avec Google a finis par me lasser; par ailleurs, il est fort hasardeux de baser tout un chiffre d’affaire uniquement sur le bon vouloir d’un seul moteur de recherche ! J’ai aussi beaucoup utilisé les régies PPC de seconde zone qui vous demandent 1 centime du clic. Au début, j’étais tellement mauvais à ce jeu que j’ai payé un type pour le faire à ma place. A force d’observer ce qu’il faisait, j’ai fini par comprendre le truc, mais il était plus rentable de continuer la sous-traitance. J’ai même poussé le vice à aller injecter des ActiveX « malsains » dans des publicités à la bannière sur des forums adultes.

De toutes les manières, quand vous connaissez les ficelles de ce milieu, vous arrivez toujours à faire de l’argent ou à faire faire de l’argent pour vous par quelqu’un d’autres.
Par exemple, vous achetez un « blast Xrumer » pour $35 qui peut vous rapporter 10 fois plus en même pas une semaine. Vous pouvez aussi vous procurer de la longue traine extrêmement bien ciblée à partir de 1 centime l’expression. Si vous faites 1% de conversion sur un produit de type Forex qui se vend $50, il vous faut donc investir seulement $1. Il y a même des gens qui louent leur botnets pour que vous puissiez envoyer vos spams ou plus subtile, monter des escroqueries au CPM, au CPA ou au parking de domaine. En bref, les moyens possible sont légions pour qui veut gagner de l’argent mais il faut savoir différencier les coups d’un véritable emploi à plein temps.

Il est arrivé un jour où j’ai pris un peu de recul sur mes activités, notamment sur le côté éthique de tout ce que j’avais accompli en une dizaine d’années. J’en avais fait quand même des belles durant tout ce temps, et il est clair que plusieurs fois, j’aurai peut être pu finir dans les goulags de Sibérie. Mais j’ai toujours eu un avantage certain: le fait d’être russe. Notre pays n’est pas tellement en avance en matière de législation sur la criminalité informatique, et nos dirigeants ont bien d’autres chats à fouetter que de s’occuper de malheureux spams. Je me suis souvent dit que finalement, je ne faisais pas véritablement de mal à mon prochain, que je n’étais qu’une sorte de profiteur des failles d’un système complétement ouvert. Et aux quelques rares détracteurs que j’ai parfois côtoyé, je n’ai eu qu’un seul mot: « des clous ! » La seule véritable limite que je me suis imposé est de ne jamais faire de pédo-pornographie; pour tout le reste, je ne me suis jamais véritablement posé de question: ce n’est que du business, et pas forcément illégal, du moins pas chez nous.

Il est maintenant 3 heures du matin, je vais rentrer chez moi me coucher, seul comme d’habitude. Qui voudrait d’un type comme moi, un nerd certes aisé mais quand même complétement jeté ? En chemin, je me prendrai sans aucun doute une dernière dose de Tianeptine, histoire d’écourter encore plus le délai qui m’amène irrémédiablement vers ma tragique destinée.

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